« Dans l’état de nature déchue le salut ne peut donc venir que de Dieu seul, il est en tant que pur don de Dieu, inaccessible à l’homme – ce qui revient à dire que la liberté humaine, dans l’œuvre du salut, est réduite à la « liberté passive de réception », et les « énergies », tant louangées et admirées par les pélagiens et semi-pélagiens, ne sont que de chimériques espérances, au demeurant  très dangereuses car flattant inconsidérément l’orgueil humain toujours prompt à s’illusionner sur l’état réel de la créature. »

Jean-Baptiste Willermoz désigne Dieu comme étant « l’Être des êtres », déclarant qu’il est un Esprit sans commencement et sans fin, en lui-même illimité, totalement étranger au temps, c’est-à-dire, pour l’exprimer concrètement, un Être éternel et infini non conceptualisable dénué de forme visible apparente : « Dieu est pur Esprit, incorporel, sans aucune forme ni figure, Éternel et infini, sans commencement et sans fin. Il est l’Être des Êtres[1]

C’est pourquoi, la seule manière pour l’homme de s’approcher de Dieu, est donc de se dégager radicalement des idées, concepts et images qu’il peut se former dans son imagination, et de se rendre uniquement sensible, en lui, à la présence indicible de la Divinité, par une « intuition silencieuse », une perception en mode subtil de la force agissante de l’Être transcendant, en quoi doit consister l’essentiel de la prière.

Depuis la fondation du christianisme et le développement de l’enseignement de l’Évangile de par le vaste monde, l’union avec Dieu est devenu le mode d’être espéré par toutes les âmes converties aux lumières de la « Révélation », mais un mode d’être dont chacun sait qu’il ne peut être  atteint par ses propres efforts car qu’il est le fruit d’un don gratuit, c’est-à-dire, pour être clair, d’une pure« grâce » selon la doctrine traditionnelle [2]. Or si tel est le cas, et c’est une évidence indubitable pour celui qui accepte de regarder le monde tel qu’il est, et sait ce qu’il en est sans se mentir sur l’état vicié de son âme – comme nous le savons prompte aux pires bassesses et congénitalement lâche, indocile et faible face aux tentations -, avec honnêteté,  alors il convient de prendre conscience de ce qui se passe à l’instant, tant en dehors de nous qu’en dedans, lorsque la Divinité accepte de nous visiter.

Et lors de ces rares moments, l’union avec Dieu doit se consommer et se vivre, « ici et maintenant », sans jugement, sans analyse, sans agitation, dans le silence et l’humilité, en se tenant uniquement dans le moment présent, comme des enfants dans la proximité de leur mère, en suspendant les cogitations mentales, se conservant à distance des raisonnements et des évaluations, afin d’appréhender, en plénitude et de façon entière, la « sainte présence » divine, par laquelle l’âme comprend, expérimentalement, ce qu’elle ne savait auparavant que par la seule vertu de la foi, trouvant ainsi dans cet état comparable à nul autre, son véritable repos, connaissance qui peut à bon droit être désignée comme étant une « connaissance mystique ».

Le Phénix Renaissant, « L’Être éternel et infini et le Régime Écossais Rectifié », n°6, 2020, pp. 79-84.

Notes.

[1] J.-B. Willermoz, Doctrine de Moïse, Doctrine, Instruction particulière & secrète à mon fils, 1818,  « De Dieu considéré dans son unité  et dans la Trinité de ses puissances créatrices » – FM 508 (2e Cayer [B]) Bibliothèque Nationale de Paris.

[2] C’est ce que rappela avec force, et fort justement, saint Augustin (+ 430), au sujet du don gratuit de la grâce accordé de façon imméritée aux âmes selon les vues de la Divine Providence, affirmant, avec une intelligence théologique éprouvée, que depuis le péché originel, la volonté de l’homme laissée à ses seules forces est incapable d’aucun bien et que, sans l’aide et le secours divin, ne peut que se révéler prisonnière et ligotée par les puissances suggestives du mal qui dominent puissamment en elle et en ce monde. Dans l’état de nature déchue le salut ne peut donc venir que de Dieu seul, il est en tant que pur don de Dieu, inaccessible à l’homme – ce qui revient à dire que la liberté humaine, dans l’œuvre du salut, est réduite à la« liberté passive de réception », et les « énergies », tant louangées et admirées par les pélagiens et semi-pélagiens, ne sont que de chimériques espérances, au demeurant  très dangereuses car flattant inconsidérément l’orgueil humain toujours prompt à s’illusionner sur l’état réel de la créature. C’est pourquoi, en effet : « La grande thèse sur la liberté humaine contenue dans l’Augustinus est assez claire. Elle est que les hérésies, l’hérésie pélagienne en l’occurrence à laquelle il identifie le ‘‘molinisme’’, sont les survivances, dans le domaine théologique, des philosophies de l’Antiquité ; elle est que l’hérésie est une philosophie revivifiée au sein de la théologie. Jansénius le répète : ‘‘philosophiaerrorum fons, haereticorum mater’’ (la philosophie est la source des erreurs, la mère des hérésies). De ce point de vue, la philosophie la plus scandaleuse entre toutes est le stoïcisme (cf. Pascal : Entretien avec M. de Sacy). » (V. Carraud, Le Jansénisme, conférence donnée en l’église réformée d’Auteuil,  20 janvier 1996, in Publications électroniques de Port-Royal, série 2007).